Tout tourne pourtant autour d’un corps…
Celui de Polynice, mort, tué par son frère, mort lui aussi, abandonné aux vautours et aux crocs des bêtes sauvages… Tout tourne autour d’un corps, rejoint par d’autres corps, tout aussi morts, à la fin.
Le mythe d’Antigone, vieux comme le monde, vieux comme la littérature et le théâtre, vieux même comme la danse, a inspiré de nombreux auteurs mais peu de chorégraphes, alors que somme toute, évidemment, c’est bien du corps dont il est toujours question.
Un mythe réexploré
Antigone, fille rebelle ou fille pieuse ? Symbole de l’anarchie ou au contraire du respect de l’autorité divine ? De Sophocle à Anouilh, en passant par Garnier, Racine, Cocteau, Brecht ou encore récemment Henry Bauchau, Antigone est une fille aux cent visages. Mais une fille qui continue toujours à aller enterrer son frère, et à mourir à son tour à la fin de l’histoire.
L’Antigone de la Compagnie Intersignes est différente.
Elle l’est d’abord parce que ce n’est pas certain qu’elle meure à la fin. Notre Antigone interroge le mythe dans sa force et sa permanence : comment des époques aussi différentes que l’Antiquité avec Sophocle, le siècle de Louis XIV et de Racine ou la sombre période de l’Occupation allemande avec Anouilh purent-elles trouver dans cette jeune fille et dans son histoire, l’incarnation des grands problèmes qu’elles devaient affronter ? Le texte de Philippe Bulinge répond à cette question en créant une Antigone qui se rend compte que d’autres Antigone ont eu les mêmes choix à faire qu’elle, que l’humanité ne fait que répéter sans cesse les mêmes actes, et prendre les mêmes décisions.
Elle est différente ensuite par ce qui découle immédiatement du choix précédent : les situations se répètent continuellement parce qu’Antigone est aussi, et avant tout, dans un univers où tout tend vers la mort, un corps qui vit et qui respire, un corps qui lutte contre ses propres choix et ceux des autres, un corps qui, paradoxalement aussi, soutient et renforce ses décisions.
Il ne s’agit en aucun cas d’opposer l’esprit d’Antigone à son corps, dans un dualisme simpliste et réducteur, mais au contraire de montrer comment le corps cherche à exprimer l’indicible du tragique qui s’évertue à l’écraser, et comment, dans le même mouvement, les mots démêlent les errances de la chair et viennent au secours du corps.
Les mots d’Antigone s’achèvent en gestes, les gestes en paroles.
Une double incarnation d’Antigone
Une danseuse et une comédienne sont chargées d’assumer le rôle d’Antigone pour une double incarnation du personnage, simultanément sur scène.
La Tragédie exacerbe, en effet, à ce point les sentiments, la terreur et la crainte, l’amour, la haine, que le corps ne peut s’exprimer que dans le paroxysme, dans le déchaînement, dans ses dernières limites. C’est encore plus vrai pour Antigone. Le corps d’Antigone, dévoré par ses peurs et ses douleurs, ne peut être que le corps d’une danseuse parce que la simple enveloppe d’une comédienne n’est pas suffisante pour contenir et restituer le flot de paroles de sa chair.
La double incarnation permet également de créer des échanges et des conflits entre les Antigone et de montrer ainsi la complexité des tourments qui animent, aux deux sens du terme, le personnage.
Une tempête sous un crâne
Le texte de Philippe Bulinge se construit autour d’échos et de correspondances avec les versions précédentes du mythe.
Mais, alors que celles-ci s’articulaient autour des différents affrontements entre les personnages, Ismène – Antigone, Antigone – Créon, c’est un autre point de vue qui a été choisi, plus resséré, plus intime : la tempête qui secoue le crâne d’Antigone, pour paraphraser Shakespeare, pendant la tragédie.
Les autres personnages de la pièce, extérieurs à Antigone, ne sont incarnés que par une voix-off, peu présente, comme si les autres s’évanouissaient autour d’elle, comme si les autres personnages étaient recouverts d’un brouillard qui nous empêchait de les voir et de les entendre.
Seule l’intériorité d’Antigone est mise en scène. Antigone se centre sur elle-même dans un dialogue avec elle-même, dans un combat contre ce qu’elle était et ce qu’elle sera, voudra être, pourra être, où son corps, contrainte, obstacle ou force, est avant tout une voix qu’elle fait entendre.
Un autre personnage, un peu en dehors de l’histoire parce qu’il n’a pas vraiment de rôle dans la tragédie, le Chœur, est également présent sur scène par l’intermédiaire des projections vidéos : symbole du peuple, le Chœur permet ici de créer un dialogue entre les spectateurs et le mythe, et d’éclairer la lutte d’Antigone.
« Nous avons apprécié la façon assez irrévérenciseuse avec laquelle [le texte traite] de ce grand mythe et les auteurs qui s’y sont confrontés… Nous avons pris un certain plaisir à [le] lire ».
Jean-Pierre Engelbach, directeur des Éditions théâtrales.
Extrait 1 :
Voix-off : Pourquoi ne pleures-tu pas, Antigone ?
(Un temps)
Pourquoi ne pleures-tu pas ?
(Le rythme ira en s’accélérant, la voix-off répétant inlassablement sa question, comme une litanie, s’affaiblissant, se désespérant, Antigone vomissant ce qu’elle dit avec toujours plus d’aigreur). Antigone : Oui, je me souviens… oui… j’ouvre déjà les portes de mon destin… Et tout devient clair, à présent. Il n’aura fallu payer, pour prix de cette victoire, que la mort de ma famille…
Oui, je me souviens… Elle n’était d’abord personne, la petite Antigone.
Puis un fétu… Oui, un fétu de paille, un fœtus, ballotté dans un ventre trop large, prisonnier, enfermé, parasite plus ou moins désiré, plus ou moins avorté. Voix-off : Pourquoi ne pleures-tu pas, Antigone ? Antigone : Oui, elle a grandi… Ensuite elle a grandi, et elle a fait crier, frappant de toutes ses faibles forces contre les parois qui l’étouffaient. Voix-off : Pourquoi ne pleures-tu pas, Antigone ? Antigone : Elle aussi, un peu, a hurlé. Et la douleur, elle l’a gardée, puis oubliée, elle en a fait le petit secret qui fait qu’elle aime sa mère quand elle s’époumone. Voix-off : Pourquoi ne pleures-tu pas, Antigone ? Antigone : Et elle a trop vite recommencé, et elle a encore hurlé quand son corps s’est déchiré, quand son corps s’est mis à la changer ! Voix-off : Pourquoi, Antigone ? Antigone : Et son ombre chaque jour a cru, tandis que chaque jour elle croyait davantage. Elle croyait en la vie, en l’espoir, en un dieu, en un ciel qui résonne. Voix-off : (Sa voix n’est plus qu’un râle) Antigone ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Antigone : Alors elle guettait l’écho, chaque jour, chaque seconde, de ses prières, de ses cris vers ce monde ! Voix-off : (sa voix est presque inaudible, animale, gutturale) Pourquoi… Pourquoi… Antigone : Et elle attendait avec patience. C’était une sainte, c’était un monstre d’espérance. Et pourtant ! Et pourtant elle l’attendait avec patience, ce je ne sais quoi qui devait arriver, ce fracas venu du ciel, ce tourbillon qui devait tout emporter en elle ! Voix-off : Antigone… Antigone : Ses larmes et ses remords, ses doutes et ses peurs ! Et ses questions ! Surtout ses questions ! Toutes ces questions qui la tourmentaient la nuit, qui l’empêchaient de dormir, parce que ses rêves se peuplaient de fantômes !
Mais aujourd’hui ! Mais à présent ! Maintenant ! Elle s’est dressée. Cette âme s’est dressée. Entends-tu, Ismène ?
La petite Antigone s’est levée vers le ciel le poing vengeur ! Et après le froid, le doute, elle est douleur ! La fille d’Œdipe s’est dressée en une rage qu’elle sait dérisoire mais certaine !
Extrait n°2
Antigone : Tu es belle, ma sœur. Tu es si belle, à l’heure même où la mort entre de nouveau dans nos vies, par cette petite porte dérobée qui ressemble tant à un viol, alors même que tout ce qui nous entoure se trouve fané dans mes regards. Les ruines s’amoncellent autour de nous jusqu’à nous recouvrir mais tu restes un bijou dans un écrin, une statue antique miraculeusement conservée, après un tremblement de terre qui a fait table rase du passé et qui n’a pas voulu m’épargner ! Je t’envie de cette constance, ma sœur ! Le malheur te va si bien !
Mais, rassure-toi, Ismène, je ne t’en veux pas d’être belle. Pas à présent. Je t’aime comme cela, au fond de moi. Tout au fond, mais c’est bien là. Sois-en sûre. Je crois même que sans le fard sur tes paupières je t’aimerais moins, aujourd’hui, maintenant. C’est idiot, c’est bête, c’est même absurde, c’est comme tout cela. Tu ne serais pas Ismène.
Approche-toi, ma sœur, que je vois d’un peu plus près ce visage rendu flou par les larmes, que je passe un instant encore mes mains dans tes cheveux, que je les mette en bataille, avant que tu ne te reprennes, avant que tu ne sois plus l’Ismène que j’aime.
Viens, Ismène, viens, ma sœur, il est presque l’heure de nous serrer l’une contre l’autre, parce que nous ne sommes, après tout, que la famille qu’il nous reste. Approche. Viens ! Laisse mes mains courir sur ton visage, mon cœur est si aveugle ! Et tu reflètes tant de souvenirs…
Entends-tu, comme moi, l’orage de notre enfance ? Ce grondement infernal qui se répercutait entre les collines et jusque dans les ruelles de Thèbes ? Entends-tu les pas de père, si sourds… si traînants… si languissants, si hésitants… rentrant de sa course vers l’oracle et fermant lentement, sans un grincement, la porte de la chambre de notre mère ? Tu avais crié à voix basse mon nom et je m’étais tournée sur le côté pour ne pas te voir, pour te faire croire que je dormais. Mon cœur s’était mis à battre si fort, si fort que tu ne devais pas l’ignorer et il me semblait, tant la cloison était fine, entre notre chambre et la leur, que j’avais pu surprendre le bruit des habits de père qui tombaient sur le sol, une ceinture, une chaussure, avant celui des draps et des ressorts qui grinçaient et grinçaient encore…
Entends-tu au fond de toi, comme un vacarme assourdissant qui me fait vibrer le crâne, les premiers cris qui séparèrent nos jumeaux de frère ?
Je retrouve tous ces instants sur ton visage, ma sœur, multipliés, augmentés, amplifiés pour me briser, pour m’engloutir. Mais je veux chercher en toi mes frères, malgré l’abîme, malgré la douleur, je veux les revoir, les retrouver, les garder, pour pouvoir, je ne sais pas, je ne sais plus, leur parler peut-être et leur dire… je veux chercher dans ton sourire celui de Polynice, et dans tes yeux, Ô tes yeux, ceux d’Étéocle quand il regardait son frère !
Mais déjà ils fuient, ils s’éloignent de moi, je ne les vois plus vraiment en toi, ni dans le grain de ta peau, ni au bord de tes lèvres. Où sont mes frères, Ismène ? Ismène ? Où sont-ils ? Laisse-moi les retenir encore un instant… laisse-moi leur dire… Ismène !... Ils m’échappent comme Œdipe !
Tes larmes les ont effacés.
Extrait n°3 :
Le Chœur : C’est fait. Antigone est allée près de son frère, et sans vraiment pleurer, elle l’a recouvert de terre. Un peu, juste assez, suffisamment pour ne plus pouvoir revenir en arrière.
(Soudainement frénétique.) Mais on a cru un instant qu’elle n’allait pas le faire ! On était là, on tremblait un peu pour elle, on la sentait hésiter, on était suspendu à son geste qui s’esquissait, qui disparaissait… elle y a cru elle aussi, mais… mais j’avais parié avec le metteur en scène qu’elle le ferait ! Alors je l’ai un peu aidée, en détournant l’attention du garde, en lui parlant d’une petite poupée… Et alors, alors ! quand j’ai vu un peu de la terre tomber de sa main… Je n’ai pas pu m’empêcher de crier ! Buuuuuut ! Buuuuuuut !
(Il est soudainement conscient du ridicule.)
J’ai récemment lu dans un livre… La couverture était jolie, on y voyait Antigone vêtue d’une toge antique et au début je ne l’avais pas reconnue… Un bouquin de Sophocle, je crois… On y disait que le chœur, en fait, représentait… le peuple. Ou un truc dans le genre, la voix populaire qui se confronte aux grands. Le jugement du nombre sur la puissance des uns… Et oui ! Résignez-vous, je suis le peuple, dans toute sa splendeur. (Il se tape bruyamment sur la poitrine) Moi. Sa voix. (Grandiloquent.) Son Âme. Et sa classe, sa grande classe.
Alors je vais parler, on va m’entendre. Mais le problème, c’est que je ne sais pas quoi dire. On me demande parfois mon avis. Ça arrive. Alors je mets un bout de papier dans une urne, et c’est déjà écrit dessus, alors je n’ai même pas cette fatigue. Mais généralement je ne sais pas quoi dire. Je suis même un cliché ambulant. J’emprunte les mots des autres, je brode, j’étale un peu de vocabulaire, parce que cela plait aux femmes. Mais je suis sans profondeur. Moi, je suis un chœur sans prétention.
Car, au fond, vous le savez tous déjà : le peuple, ça n’existe pas.
Et c’est toujours ça qu’Antigone n’aura pas à affronter. Elle ne va pas tarder à rencontrer Créon. D’ailleurs, dans le bouquin que j’ai lu, ça se terminait mal.
(Un temps.) Quand Antigone s’est éloignée, quand la poussière du peu de terre qu’elle a versé s’est reposée, j’ai regardé un instant le garde. Il s’est lentement approché du corps de Polynice puis il a essayé d’enlever la terre. Quand il a vu qu’il n’y arriverait jamais, il s’est éloigné sans jeter un regard en arrière.
Moi, j’ai fini une bière.
Un dispositif scénique
Il doit répondre à une double attente : Antigone, en effet, est à la fois la tragédie de l’intime, celle de la tempête sous un crâne, et la tragédie de la Cité, dans le sens où l’histoire interroge sur le rôle politique de chacun. Le dispositif scénique doit permettre la rencontre et la fusion de ces deux dimensions.
La salle de spectacle n’est plus considérée comme un espace divisé en deux parties : la scène et les gradins. Rien ne doit séparer les personnages du public, pas même la convention du mur invisible. Le public devient ainsi la foule des habitants de Thèbes.
En fond de scène, et sur toute sa largeur, un écran demi-circulaire légèrement surélevé. Sur cet écran se projetent, par le biais de deux vidéoprojecteurs sur socle motorisé, les interventions filmées du Chœur, des séquences préenregistrées et des séquences filmées en direct.
Les séquences filmées en direct le sont par le biais de caméras miniatures sans fil, intégrées aux costumes des personnages, et par le biais de caméras fixes, intégrées à trois socles déposés en devant de scène.
Les déplacements des personnages se font aussi bien sur scène que dans les gradins, les liaisons sans fil permettant la projection des images obtenues sur l’écran de fond de scène. De même, la motorisation des vidéprojecteurs permet des projections en fond de gradin ou sur les côtés. L’essentiel étant d’intégrer les gradins dans la scène pour mêler les deux dimensions de la tragédie.